Hier, plusieurs médias algériens, dont TSA et d’autres organes de presse, ont rapporté – parfois avec une certaine fierté – des scènes de liesse dans plusieurs villes algériennes après l’élimination du Maroc. Klaxons, rassemblements nocturnes, cris de joie : non pas pour célébrer une victoire algérienne, mais pour fêter la défaite du voisin.
Certains commentateurs l’ont eux-mêmes reconnu : c’est une première dans l’histoire du football qu’un pays célèbre massivement la défaite d’un autre. Ce fait mérite qu’on s’y arrête, car il dépasse largement le cadre du sport.
Ce qui était célébré n’était pas une victoire
Il est important de le souligner : ce soir-là, ce n’est pas la performance du Sénégal qui était au centre des réjouissances. Ce n’était pas un hommage au football, au jeu ou au mérite sportif. C’était bien la défaite du Maroc qui faisait office d’événement heureux.
Le football a toujours connu des rivalités, parfois vives, parfois excessives. Mais célébrer la défaite du voisin comme une victoire par procuration marque une rupture symbolique inquiétante.
La réussite marocaine comme élément déclencheur
Cette réaction ne peut être comprise sans contexte. Le Maroc ne se contentait pas de participer à une compétition : il en était l’organisateur. Et l’organisation de cette CAN a mobilisé des efforts considérables, visibles et reconnus bien au-delà du continent africain.
Stades modernes ou rénovés, pelouses aux standards internationaux, infrastructures hôtelières de qualité, réseaux de transport performants, capacité d’hébergement, organisation logistique et sécuritaire : le Maroc a investi, planifié et livré une compétition à la hauteur des grandes exigences internationales.
Cette réussite organisationnelle, comme je l’ai déjà souligné dans « La CAN au Maroc : quand la réussite dérange », n’est pas neutre. Elle renvoie l’image d’un pays qui avance, qui prépare l’avenir, qui assume ses ambitions sportives et économiques. Et cette image dérange.
Un contraste qui interroge
Il est utile de rappeler un épisode révélateur. En 2019, lorsque l’Algérie a remporté la Coupe d’Afrique des Nations, le Roi du Maroc avait adressé une lettre officielle de félicitations au président algérien. Dans plusieurs villes marocaines, notamment dans l’Oriental, des citoyens sont sortis célébrer la victoire algérienne, par proximité humaine et esprit sportif.
Ce contraste est frappant :
– célébrer la victoire de l’autre,
– ou célébrer sa défaite.
La différence n’est pas sportive. Elle est politique et culturelle.
Le football comme miroir d’un système
Depuis des années, une partie du discours officiel et médiatique algérien entretient une obsession permanente autour du Maroc. Le football, comme d’autres domaines, devient alors un exutoire idéal. La défaite du voisin est perçue comme une victoire symbolique, presque comme une revanche politique.
Comme je l’ai déjà analysé dans « L’Algérie : pourquoi cette haine ? », cette posture n’est pas accidentelle. Elle est le produit d’un système qui a fait de la désignation d’un ennemi extérieur un mode de gouvernance et un outil de diversion face aux difficultés internes.
Une dérive inquiétante pour le sport
Ce qui inquiète, ce n’est pas la rivalité sportive – elle est légitime – mais la banalisation d’une culture de la haine, au point qu’elle déborde jusque dans le football, censé être un espace de fair-play, de dépassement et de rassemblement.
Quand un peuple en vient à célébrer non pas ses propres succès, mais les échecs de l’autre, c’est le signe d’un malaise profond. Un malaise que ni les klaxons ni les cris de joie ne pourront masquer durablement.
Le football passe. Les peuples restent. Et l’histoire retiendra toujours qui a choisi de construire, et qui s’est contenté de se réjouir de la chute du voisin.